Dans le cadre du dossier « Objectivité + subjectivité », nous avons interrogé des chercheur·euses à propos de leur vision de ce couple inséparable dans la construction des connaissances. Pour aborder la question de l'objectivité, le Magazine de l'Acfas invite Antony Bertrand-Grenier, ingénieur physicien médical et candidat au doctorat en épistémologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières, à présenter ses travaux de recherche, qui s'intéressent entre autres à la pensée critique et aux biais cognitifs, à travers cette lentille.

Magazine de l’Acfas : Quel est votre objet de recherche, et pourquoi avez-vous fait ce choix?
Antony Bertrand-Grenier : Après avoir obtenu un baccalauréat en génie physique, une maîtrise en biophotonique et un doctorat en physique médicale, je ne pensais vraiment pas entamer un deuxième doctorat. C’est un débat télévisé québécois entre un créationniste et un évolutionniste qui a changé ma perspective. L’animateur présenta le premier comme un croyant en Dieu et le second comme un croyant en l’évolution. Ce dernier, le biologiste évolutionniste Cyrille Barrette, professeur retraité de l’Université Laval, souligna : « Je tiens à vous corriger, les évolutionnistes ne croient pas en l’évolution, ils connaissent l’évolution. Croire et savoir, c’est très différent. » Cette affirmation m’a profondément frappé, et j’ai ressenti le besoin d’aller explorer les travaux de ce biologiste. C’est ainsi que j’ai été introduit à la pensée critique. Passionné par cette approche, j’ai eu envie d’en apprendre toujours plus, ce qui m’a conduit au deuxième doctorat, commencé en 2020. Dirigée par Tudor-Mihai Baetu, ma thèse est principalement axée sur la pensée critique et sur la science. Comment bien distinguer le vrai du faux, comment acquérir des connaissances, comment s’assurer que ce que nous avons en tête est bel et bien une connaissance et non pas simplement une croyance? Voilà autant de questions au cœur de ma thèse.
Comment bien distinguer le vrai du faux, comment acquérir des connaissances, comment s’assurer que ce que nous avons en tête est bel et bien une connaissance et non pas simplement une croyance? Voilà autant de questions au cœur de ma thèse.
Dans notre monde numérique saturé d’informations où nous pouvons tous publier instantanément, les pseudo-sciences, les fausses nouvelles et la désinformation se répandent aisément et grandement. Je veux aider les gens à mieux discerner la vérité – les informations qui rendent compte de la réalité avec le plus de précision possible –, à prendre de meilleures décisions et à ne pas se laisser influencer par des idées farfelues et non fondées, ou par des manipulateurs. L’enjeu est très sérieux, car certaines fausses croyances peuvent mettre en danger notre vie. Pensons aux pseudo-médecines véhiculées par des charlatans prétendant guérir le cancer, alors qu’elles peuvent causer plus de tort que de bien.
La pandémie de COVID a accéléré ma réflexion et m’a poussé à écrire un livre, Guide ultime pour distinguer le vrai du faux. Mes études doctorales ont contribué à l’élaboration des idées qui ont nourri cet ouvrage. Je trouve vraiment inquiétant qu’encore aujourd’hui, des personnes croient que la Terre est plate, que les vaccins injectent des puces pour contrôler les gens avec la 5G, ou que l’évolution est un mythe – car une divinité aurait tout créé. J’espère que ma thèse pourra apporter des solutions aux défis posés par la désinformation et contribuer à promouvoir une approche plus éclairée et rigoureuse de l’information.
MdeA : Quel rôle joue la subjectivité dans la construction des connaissances?
ABG : « Tenir une proposition pour vraie » définirais ce qu’est une croyance (épistémique), selon Dutant et Engel1. Par exemple, quelqu’un qui croit aux licornes pense que ces créatures existent. La vérité, elle, est la correspondance avec la réalité2. Par exemple, est-il vrai que vous êtes en train de lire ce texte? Oui, car cela correspond à la réalité. Est-il vrai que vous êtes sur la Lune en ce moment? Non, c’est faux, car cela ne correspond pas à la réalité. C’est pourquoi des expressions comme « c’est vrai pour moi » ou « à chacun sa vérité » sont inappropriées, car la vérité n’est pas subjective. Elle dépend des choses extérieures à nous, soit la réalité. En revanche, nous pouvons dire « à chacun ses croyances », car une croyance peut être vraie ou fausse. Quant à la connaissance, elle consiste à atteindre la vérité avec une justification adéquate. Par exemple, si on lit dans un journal qu’il y a eu un accident de voiture à Montréal, si nous pensons vraiment qu’il y a eu un accident de voiture à Montréal, nous « croyons » le journal. Cependant, le ou la journaliste peut faire erreur, avoir menti ou avoir fait référence à un événement survenu à une autre date. En revanche, nous avons connaissance qu’il est écrit dans ce journal qu’il y a eu un accident de voiture à Montréal. Ainsi, ma connaissance se résume à : « J’ai lu dans un journal qu’il y a eu un accident de voiture à Montréal », tandis que ma croyance serait : « Je crois qu’il y a eu un accident de voiture à Montréal ». Nous pourrions dire la même chose en ce qui a trait aux études scientifiques. Les chercheur·euses possèdent les connaissances nécessaires, mais nous, qui n’avons pas mené le travail, allons croire aux conclusions de l’étude, ou croire les chercheur·euses. Ainsi, la crédibilité des sources est fondamentale. Je l’aborde dans ma thèse en termes d’échelle de fiabilité des sources d’information.
Pour ce qui est de la construction des connaissances, la science est la meilleure méthode connue à ce jour pour expliquer les phénomènes qui nous entourent. Quatre raisons majeures expliquent cette fiabilité :
- Les scientifiques cherchent la vérité, ils ne cherchent pas à avoir raison. Ils suivent les preuves, peu importe le sens des preuves. Ils changent donc d’avis lorsque les données pointent dans une autre direction.
- Les données et les méthodes, publiées dans des journaux scientifiques, sont accessibles à tous.
- Les données et les méthodes sont examinées par d’autres scientifiques pour en vérifier la validité.
- Les scientifiques se concentrent sur le contenu de l’argumentation, et non sur la personne qui affirme (le contenu et non le contenant). Autrement dit, que ce soit un enfant de 6 ans ou un Prix Nobel qui affirme une proposition, le ou la scientifique doit vérifier ce qui est affirmé.
Pour ce qui est de la construction des connaissances, la science est la meilleure méthode connue à ce jour pour expliquer les phénomènes qui nous entourent.
Évidemment, tous les scientifiques, du simple fait qu’ils sont humains, ont des biais, car ils sont influencés par leur éducation, leur culture, leurs expériences, etc. Cela peut introduire une part de subjectivité, plus particulièrement lors de l’interprétation des résultats ou du choix des hypothèses. Cependant, le grand nombre d’études sur un sujet peut contribuer à contrer les effets de subjectivité.
Nous pourrions donc dire que la science n’est pas totalement objective, mais intersubjective : plus il y a de chercheur·euses dans différentes institutions et dans une diversité de pays qui arrivent à la même conclusion, plus on se rapproche de l’objectivité. La démarche de construction des connaissances vise à se rapprocher au plus près de la vérité.
MdeA : Comment la subjectivité collective façonne-t-elle les pratiques de recherche?
ABG : La subjectivité collective, si on la considère comme étant le mélange de la subjectivité individuelle de tous les chercheur·euses, joue un rôle crucial dans les pratiques de recherche, qui sont fréquemment influencées par les contextes sociaux, économiques et politiques. Par exemple, les priorités de financement peuvent orienter les thèmes des travaux vers certaines problématiques tout en négligeant d'autres aspects, forçant ainsi les chercheur·euses à ajuster leur objet d’études. D’ailleurs, certains chercheur·euses ou institutions, plus prolifiques que d’autres, bénéficient d’une visibilité accrue et peuvent influencer les ressources financières accordées, au détriment de ceux ou celles qui sont moins établis.
Également, certaines disciplines sont davantage valorisées que d’autres. Prenons l’exemple des sciences humaines et des sciences de la nature. Ces dernières sont souvent perçues, par de nombreuses personnes, comme plus quantitatives, plus précises, voire plus utiles. Cependant, la distinction entre ces deux domaines réside essentiellement dans l’objet d’étude : les sciences humaines étudient l’humain (psychologie, sociologie…), les sciences de la nature étudient la nature (astrophysique, climatologie, physique atomique…). On peut qualifier la complexité comme étant la difficulté à caractériser l’objet que l’on étudie. Ainsi, l’humain étant plus complexe que l’atome ou l’abeille, il est plus difficile, entre autres, d’obtenir des résultats reproductibles sur l’humain. Si on récolte des données plus précises en étudiant le mouvement d’une planète plutôt qu’en analysant l’influence des jeux vidéo sur le développement cognitif des jeunes enfants, cela ne veut pas dire que les sciences humaines sont moins pertinentes ou moins rigoureuses.
La subjectivité collective, si on la considère comme étant le mélange de la subjectivité individuelle de tous les chercheur·euses, joue un rôle crucial dans les pratiques de recherche, qui sont fréquemment influencées par les contextes sociaux, économiques et politiques.
De plus, les facteurs sociaux, culturels et institutionnels influencent non seulement le choix des sujets d’étude, mais aussi la méthodologie utilisée. Par exemple, l’utilisation d’animaux en recherche médicale est une pratique bien établie, bien que des solutions de rechange existent. Cependant, les financements exigent toujours le recours aux animaux, même si les autres solutions peuvent être meilleures et plus profitables pour la société3. En 2019, nous avons lancé un projet de recherche visant à créer un pansement destiné à soulager la douleur des personnes souffrant de radiodermite, une conséquence des traitements de radiothérapie. Pour tester l’effet de la radiation, nous disposions d’échantillons de peau humaine, capables de simuler les traitements. Cependant, les bailleurs de fonds ont exigé l’utilisation d’animaux. Or, ceci n’apporte aucune information supplémentaire, car l’impact de la radiation sur la peau des animaux et des humains est différent.
Évidemment, il est compréhensible que certains objets d’étude, tel le réchauffement climatique, deviennent plus pertinents en fonction des contextes historiques. Un tel phénomène se révèle un enjeu actuel majeur et il est essentiel de trouver des solutions rapidement, ce qui explique pourquoi davantage de financement est alloué à ce domaine par rapport à d’autres.
En somme, la subjectivité collective influence nos choix de recherche et il est important d’en avoir conscience.
- 1
Dutant, J. et Engel, P. (2005). Philosophie de la connaissance : croyance connaissance justification. Paris : Librairie J. Vrin.
- 2
Russell, B. (1989). Problèmes de philosophie. Paris : Payot. (1re éd. 1912).
- 3
Girard, William-Philippe ; Bertrand-Grenier, Antony & Drolet, Marie-Josée (2022). « Animal Experimentation in Oncology and Radiobiology: Arguments for and Against Following a Critical Literature Review ». Canadian Journal of Bioethics / Revue canadienne de bioéthique, 5 (2):107-123.
- Antony Bertrand-Grenier
Université du Québec à Trois-Rivières
Antony Bertrand-Grenier exerce comme ingénieur physicien médical au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec. Il est également professeur associé de physique et chargé de cours en mathématiques à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Chercheur durant plusieurs années, Antony Bertrand-Grenier a publié plus d’une vingtaine d’articles dans des journaux scientifiques reconnus, présenté une centaine de conférences nationales et internationales, et reçu une vingtaine de prix et distinctions. Il a aussi été consultant à titre de témoin expert en pensée critique pour la société de production Trio Orange, dans le cadre de l’émission Pense fort diffusée sur la plateforme de Télé-Québec. En outre, il a participé à plusieurs balados, dont Tête-à-tête avec la science et Sans filtre. Antony Bertrand-Grenier possède une maîtrise en énergie biophotonique de l’Institut national de la recherche scientifique et un doctorat en physique médicale de l’Université de Montréal. Il prépare actuellement un doctorat en épistémologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
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