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16 juin 2020
Isabelle LeBlanc
Université de Moncton

L’état des connaissances actuelles nous permet de faire deux constats concernant l’histoire de l’Acadie et la mémoire collective en Acadie : d’une part, un manque généralisé d’accès aux archives et autres documents numérisés accessibles en ligne afin de mener des recherches à distance; d’autre part, une relative mais significative dévalorisation de l’histoire matérielle et documentaire des voix les plus vulnérables, notamment celles des femmes.   

Isabelle leblanc
Photographie de Régina Breau Bourque et Sarah Bourque Day, septembre 1914. Collection : Musée acadien de l’Université de Moncton

Dans le domaine des études acadiennes, nous en sommes encore aujourd’hui à l'étape d'identifier le patrimoine matériel et documentaire des femmes avec comme conséquence directe qu’une grande part de la vie des femmes demeure inconnue, oubliée ou laissée-pour-compte. Cette culture matérielle et documentaire, largement sous-valorisée, est donc assez peu explorée et exploitée en tant que sources originales. Il n’est guère surprenant dès lors de noter que les chercheures et les chercheurs peinent à poser un regard qui permette de pleinement historiciser la complexité du monde vécu des femmes. Cet état de fait nuit au développement et au rayonnement d’une perspective non biaisée sur la société acadienne et limite les possibilités d’une véritable mémoire collective et d’une histoire critique de la société acadienne. Nous croyons fermement que le fait de pouvoir donner une plus grande visibilité et une voix aux Acadiennes permettrait une meilleure compréhension des nombreuses intersections qui existent entre les minorités, les inégalités sociales, les classes sociales, les enjeux linguistiques, la sexualité, la maternité, la division du travail et la construction identitaire. 

En privilégiant une approche constructiviste et intersectionnelle en études acadiennes, nous pouvons souligner l’importance des traces discursives d’Acadiennes qui se sont intéressées aux questions politiques en Acadie, mais aussi plus largement au sein du monde francophone.

En privilégiant une approche constructiviste et intersectionnelle en études acadiennes, nous pouvons souligner l’importance des traces discursives d’Acadiennes qui se sont intéressées aux questions politiques, en Acadie et au-delà de ses frontières. Ce faisant, la prise de parole de femmes sur diverses luttes de reconnaissance identitaire permet de souligner l’existence d’une prise de conscience des relations de pouvoir multiples et diffuses au sein des sociétés. Il convient également de souligner l’existence d’artefacts, comme de photos par exemple, qui attestent de leurs nombreuses activités. Leur participation à la chasse, par exemple, révèlent des aptitudes à la survie et à l’autonomie alimentaire. Ces quelques détails devraient convaincre du fait que de s’intéresser aux femmes en Acadie nous permet d’interroger ce qu’est une femme dans ce contexte et d’explorer les relations de pouvoir qui contribuent à tracer des frontières entre ce qui appartient au monde des femmes de ce qui appartient au monde des hommes, et de déterminer qui décide de ces distinctions sociales. L’objectif est de creuser la multiplicité des identités féminines et de faire valoir les différentes voix, les différentes perspectives. 

Depuis quelques mois, un nouveau groupe de recherche à l’Université de Moncton collabore étroitement avec la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) et le Musée acadien de l’Université Sainte-Anne pour se consacrer pleinement à cette question de recherche et plus spécifiquement à l’étude de l’intersection entre les femmes et les archives en Acadie. Il s’agit du GRAFA, le Groupe de recherche sur les archives et les femmes en Acadie. Bien qu’à sa première année d’existence, le GRAFA a l’intention de travailler activement à la constitution d’une mémoire collective acadienne inclusive et orientée vers une perspective intersectionnelle et non hétéronormative. Autrement dit, nous cherchons à contrer le stéréotype dominant de l’Acadienne en tant que femme hétérosexuelle dont la vie se résume à la responsabilité d’assurer la reproduction biologique, culturelle et linguistique du groupe. L’objectif est de contribuer à la mémoire collective en faisant valoir que les Acadiennes ne peuvent pas être réduites à un stéréotype culturel. Il faut raconter des histoires de femmes et non plus raconter une histoire sur les femmes. Notre groupe de recherche est interdisciplinaire et mobilise des chercheures et des chercheurs, des étudiantes et des étudiants, des archivistes et des muséologues qui travaillent sur différents projets selon leurs axes de spécialisation (inventaire, acquisition, traitement, analyse et diffusion des savoirs). 

Afin de créer de nouvelles connaissances sur les femmes en Acadie, nous avançons qu’il faut d’abord comprendre l'évolution de cette identité sociale à partir des éléments matériels du passé comme par exemple de mettre de l’avant l’existence de calendriers sur l’ovulation tenus par des femmes en Acadie souhaitant exercer une forme de contrôle sur leur corps et possiblement un choix quant à la maternité.

Afin de créer de nouvelles connaissances sur les femmes en Acadie, nous avançons qu’il faut d’abord comprendre l'évolution de cette identité sociale à partir des éléments matériels du passé comme par exemple de mettre de l’avant l’existence de calendriers sur l’ovulation tenus par des femmes en Acadie souhaitant exercer une forme de contrôle sur leur corps et possiblement un choix quant à la maternité.  

La création d’un groupe de recherche sur les femmes et les archives permettra d'agir sur les représentations de ce que constitue une culture matérielle « légitime », afin de décentrer la conception traditionnelle qui présume que certains écrits et certains objets, essentiellement ceux des hommes, ont plus de valeur, de signification et d’importance que d'autres pour la mémoire collective. Par exemple, les correspondances de femmes doivent souvent être retracées à partir des correspondances des hommes ce qui signifie que plusieurs écrits de femmes sont invisibilisés par les écrits d’hommes. 

Nous considérons que nous pouvons agir sur la mémoire collective en produisant un nouveau discours sur la société acadienne à travers un projet de valorisation de la culture matérielle et documentaire des femmes. Qui plus est, un nouveau discours et une nouvelle représentation sur les objets et les archives devraient également se traduire par une modification significative de nos manières de traiter, d’analyser et d’interpréter ces vestiges du passé trop longtemps négligés. Afin d’éviter la reproduction de stéréotypes culturels, notamment de faire de la femme acadienne une catholique non féministe obsédée par la reproduction biologique, il nous parait fondamental d’élargir et d'approfondir notre compréhension de la vie des femmes.

Isabelle Leblanc
Réunion, en mars 2020, du groupe fondateur du GRAFA avec Clint Bruce, directeur de la Chaire de recherche en études acadiennes et transnationales de l’Université Sainte Anne. De gauche à droite : Clint Bruce, Christine Dupuis (Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson), Isabelle LeBlanc (Département d’études françaises) et Jeanne Mance Cormier (Musée acadien de l’Université de Moncton).

Plus fondamentalement, notre groupe de recherche interroge l’idée même de ce que constitue une archive, en cherchant à souligner l’enjeu fondamental que représente le fait de décider quels éléments matériels et documentaires devraient, ou non, faire l’objet d’un traitement et devraient, ou non, être accessibles aux chercheures et aux chercheurs. La constitution et l’état même des archives révèlent l’existence de relations de pouvoir et déterminent la légitimation implicite et explicite de ce qui compte au sein d’une société. Les documents et les objets de femmes sont-ils traités différemment de ceux d’hommes? Si oui, pourquoi et avec quelles conséquences sur notre compréhension de la société? Quelle différence l’identité de genre fait-elle dans la fabrication d’archives? Quels sont les impacts sur la construction des savoirs et sur la mémoire collective?  

En collaboration avec des chercheures et des chercheurs, nous souhaitons légitimer le fait de poser un regard féministe critique sur l’état actuel de la mémoire collective acadienne à travers une révision des pratiques d’acquisition, de traitement et de diffusion des archives et des objets de femmes en Acadie.

En collaboration avec des chercheures et des chercheurs, nous souhaitons légitimer le fait de poser un regard féministe critique sur l’état actuel de la mémoire collective acadienne à travers une révision des pratiques d’acquisition, de traitement et de diffusion des archives et des objets de femmes en Acadie.

  • Pour toute information supplémentaire, veuillez contacter la responsable scientifique du GRAFA, Isabelle LeBlanc : isabelle.leblanc@umoncton.ca

Auteur(e)

  • Isabelle LeBlanc
    Université de Moncton

    Professeure adjointe au Département d’études françaises de l’Université de Moncton, Isabelle est titulaire d’un doctorat en sciences du langage qui porte sur les processus historiques de la construction identitaire des femmes en Acadie et le rôle des idéologies linguistiques dans le déploiement de stéréotypes culturels liés à cette identité de genre. La thèse montre qu’il a longtemps existé un accès inégal aux ressources symboliques et matérielles pour les femmes en Acadie et qu’un tel écart dans l’accès aux ressources a perpétué des stéréotypes dans le discours traditionnaliste acadien; lesquels ont contribué à une domination masculine de l’espace public. En plus de sa thèse de doctorat, les recherches d’Isabelle contribuent au développement d’une sociolinguiste féministe et queer en Acadie. Isabelle est membre de l’équipe de recherche Repenser l’Acadie dans le monde et elle est collaboratrice de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT).
     

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