Informations générales
Événement : 80e Congrès de l’Acfas
Type : Colloque
Section : Section 300 - Lettres, arts et sciences humaines
Description :Dans Lire le délire, Juan Rigoli montre comment l’écriture et la folie ont très tôt été associées l’une à l’autre. D’une « lecture » des signes de la folie dans les comportements, les gestes et le langage de leurs patients, les aliénistes du 19e siècle en viennent rapidement à s’intéresser à leurs écrits, considérés comme de véritables outils diagnostiques. Dans ce passage du corps au texte, de la personne à son expression dans et par l’écrit, se dessine un lien ténu entre la psychiatrie naissante et la littérature, mais aussi entre le fou et l’écrivain : ce rapport alimentera tout autant (mais différemment) les romantiques que les surréalistes, trouvera écho dans les théories freudiennes et consécration dans l’Art brut de Dubuffet. Est ainsi interrogée la limite entre raison et déraison, de même que les (més)usages du langage – du témoignage au ludisme langagier et à la re-création verbale. Au-delà de la folie (entendue comme maladie mentale), il existe de nombreux textes littéraires qui présentent également un rapport singulier à la norme et au langage; leurs auteurs ne sont pas fous, mais une certaine « folie », une excentricité marque leurs écrits, que l’on peut qualifier d’« irréguliers ». Ce colloque se penche d’abord sur la relation entre folie et écriture, mais il se propose aussi d’explorer sous divers angles le rapport de l’expérience des marges à la littérature. La problématique s’élargit donc pour s’étendre des écritures subversives (surtout des fous) à ces écrits irréguliers. Bien que son orientation soit littéraire, le colloque interpelle d’autres disciplines (sémiotique, psychiatrie, histoire, sociologie); de même, le terme « écritures » pourra être entendu dans son sens le plus large.
Date :- Michèle Nevert (UQAM - Université du Québec à Montréal)
- Annie Monette (UQAM - Université du Québec à Montréal)
Programme
Écrits irréguliers
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Mot de bienvenue
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« Ces pages écrites… »Michèle Nevert (UQAM - Université du Québec à Montréal)
Cette communication se propose de mettre en résonnance les textes de deux religieuses, Jeanne et Rose, internées à l'Hôpital Saint-Jean-de-Dieu dans les années quarante. Diagnostiquées paranoïaques, tour à tour agressives ou suppliantes et le plus souvent souffrantes et désespérées, les deux femmes rédigent nombre de lettres le temps de leur séjour sans fin à l'asile pour réclamer leur libération et dénoncer l'injustice de leur internement et ses conditions déplorables.
S'arrêter sur un texte, sur un discours, c'est accéder à une requête, celle d'une reconnaissance demandée par l'autre. Aussi, se pencher sur les textes de Jeanne et de Rose, enfouis jusqu'à récemment encore dans les sous-sols de Louis-H et dont tout laisse croire qu'ils n'ont jamais quitté le dossier clinique de leurs auteures, c'est refuser de participer à un effacement recouvrant pour toujours les paroles du peuple des exclus, et répondre au désir fou de ces anonymes du siècle d'accéder à la notoriété par leur mise en lumière : « Et mes écrits parcourront l'univers ».
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Folie et écriture. Les lettres de Marguerite-Marie, 1921-1950Marie-Claude Thifault (Université d’Ottawa)
C'est au XIXe siècle que se popularisent la pratique épistolaire et celles des autres formes de l'écriture telle que le journal intime. Selon Alain Corbin, « … le XIXe siècle est le grand siècle de la confession, tout au moins féminine ». L'écriture de soi est une démarche qui s'intensifie et qui semble s'imposer, jusqu'à la mi-temps du XXe siècle, en particulier, dans les familles chez qui on privilégie les compétences d'écriture. La correspondance familiale, au cœur de notre propos, nous donne un accès unique pour repérer et analyser l'émotion d'une « folle » dans sa quête de maintenir le réseau de proches dont elle s'est trouvée exclue pendant près de trente ans. Devenue orpheline de père à 12 ans, Marguerite-Marie, souffrant d'épilepsie, est internée à Saint-Jean-de-Dieu. Elle vécut à l'asile, sous les soins des Sœurs de la Providence, jusqu'à sa mort en 1950.
Cette étude de cas tient de la découverte d'une source rare : lettres d'une patiente que reçurent sa mère et ses sœurs. Ce courrier précieusement conservé dans les archives familiales dévoile un récit de vie asilaire grinçant et sarcastique. L'histoire du perceptible dans un temps long d'internement asilaire et l'histoire de la singularité, comme l'a démontré Judith Lyon-Caen (2006), demeurent des voix uniques pour découvrir la lenteur des jours, l'ennui et les frustrations intimes, ici, d'une internée aux talents inusités.
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Pause
Conférence
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Vivre et composer avec le syndrome d'Asperger : le dire et l'écrireAntoine Ouellette (UQAM - Université du Québec à Montréal)
« À quarante-sept ans, en ce beau 6 novembre 2007, je viens d'apprendre que je suis fou ». Ce sont les premiers mots de mon essai-témoignage Musique autiste, publié récemment aux Éditions Triptyque. Ce diagnostic a été pour moi un grand soulagement. Il aurait pourtant dû être un choc terrible! Car le discours sur l'autisme est surtout alarmant et dramatique : l'autisme est une « grave maladie », une « douloureuse psychose », une « plaie », un « défaut dévastateur » dont il faut guérir rapidement et à tout prix la personne. C'est cette dissonance entre un discours et la vie réelle qui m'a incité à écrire, pour informer, sensibiliser, défaire des préjugés, contribuer à faire tomber de la discrimination. Pour témoigner, aussi, de ma propre expérience et traduire concrètement ce que veux dire vivre en autiste dans le quotidien. À travers ma vie de musicien, je montre comment un autiste peut utiliser les ressources de l'esprit autistique pour s'exprimer dans la création artistique. Parce qu'il y a une perle dans l'huître : les personnes autistes, elles aussi, apportent beaucoup à la communauté humaine, non pas malgré leur handicap, mais bien grâce aux ressources d'une disposition d'esprit particulière. Mon texte propose ainsi la visite guidée d'une autre manière d'être humain.
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Dîner
Écritures et formes subversives
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Les objets de penséeMarie-Hélène Charron-Cabana (UdeM - Université de Montréal)
Les écrits d'écrivaines internées renferment une utilisation particulière des tropes qui révèle, à partir de métaphores récurrentes, des noyaux d'idées précédant, accompagnant ou naissant de l'internement. L'une de ces catégories d'images remet en question l'opposition entre le sujet et l'objet. La frontière entre eux s'effrite au sein des figures utilisées et traduit ce qui représente une barrière contre la folie, un bouleversement du rôle que tiennent les objets pour la subjectivité. Ils deviennent aussi importants que des personnes et sont investis de significations excédant leurs natures et fonctions. Le rapport aux objets, leur signifiance et leur animation, révèle que ce n'est pas qu'une question de langage, mais une situation s'étendant au fonctionnement de la pensée, à l'échange constant entre elle et le monde dans la définition de soi et ce qui permet la vie dans des conditions extrêmement limitées. Être privé de ses effets personnels ou être empêché d'en posséder affecte la personne en lui retirant une partie de sa personnalité, éliminant ainsi un moyen d'affirmation. À partir de l'examen des figures liées à la transformation en objets des narratrices et au devenir vivant des objets, j'analyserai l'importance de la littérature dans l'expérience de l'internée et son dépassement. J'examinerai enfin l'influence du corps, de la capacité de le contrôler et de manipuler des objets, sur la maîtrise et la perception de soi.
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« Quelqu'un roule, dort, coud, est-ce toi, Lorellou? » Le dialogue implicite d'Unica Zürn et Henri Michaux autour de la folieAnnie Monette (UQAM - Université du Québec à Montréal)
Dans une lettre adressée à Henri Michaux à propos d'Unica Zürn, Hans Bellmer écrit : « À “compte-goutte”, le long de ces années […], j'ai fini par saisir […] que tout en elle se fixait autour de “HENRI MICHAUX”, sauveur-chevalier à travers les connaissances par les gouffres ». La fascination de Zürn à l'égard de Michaux, en effet, est puissante : il est son Homme-Jasmin, fantasme né des souvenirs infantiles, mais aussi, à ses yeux, cause de la folie. L'Homme-Jasmin témoigne de la maladie mentale; il constitue également un moyen de faire survivre, par l'écriture, cette relation singulière à l'« Homme ». Si l'attrait de Zürn pour Michaux ne « s'explique » pas, force est de constater une affinité, une complicité, entre les deux auteurs. Zürn, schizophrène, écrit sur sa maladie. Michaux, attiré depuis longtemps par la question de la folie, décide, en 1954, de faire le saut : la mescaline qu'il ingère (expérience répétée sur une dizaine d'années) doit le conduire à expérimenter des états mentaux proches de ceux des schizophrènes. Leur œuvre respective n'est pas écrite en correspondance; pourtant, en plusieurs moments, elle semble faire écho l'une à l'autre. En rapprochant L'Homme-Jasmin des textes mescaliniens michaudiens, il s'agit de montrer la proximité de la représentation de la folie chez Zürn et Michaux. Plus encore, nous voulons révéler leur dialogue implicite, recréer leur relation « textuelle », pour retrouver et dévoiler ce qui unit la l'écrivaine folle au poète drogué.
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Hatch opens Stark light. Amour et folie chez Sarah KaneMartine Delvaux (UQAM - Université du Québec à Montréal)
Cette communication veut explorer le rapport entre amour et folie dans le théâtre de Sarah Kane, en particulier dans sa pièce posthume 4.48 Psychosis. Dans Fragments d'un discours amoureux, Roland Barthes écrivait: “La catastrophe amoureuse est peut-être proche de ce qu'on a appelé, dans le champ psychotique, une situation extrême, qui est ‘une situation vécue par le sujet comme devant irrémédiablement détruire'; l'image en est tirée de ce qui s'est passé à Dachau." Ces mots, a dit Sarah Kane quelques temps avant de s'enlever la vie, lui ont servi d'inspiration dans l'écriture de ses dernières pièces. Le parallèle établi par Barthes - la peine d'amour comme perte de soi, la peine d'amour comme expérience extrême - sera repris ici comme un fil conducteur qui traverse les pièces et les éclaire de façon à y voir autre chose que l'écriture désespérée d'une jeune femme déséquilibrée.
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Pause
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L'indicible et l'invisible : le mot et l'image dans l'art brutValerie Rousseau (UQAM - Université du Québec à Montréal)
Lors d'un entretien, Michel Thévoz témoignait du caractère intempestif de l'art brut, rappelant que « ces auteurs se plaisent parfois à interloquer. Ils prennent, dit-il, l'initiative du malentendu. L'autre est totalement éconduit. Leurs systèmes ne sont non seulement plus communicables, mais se nourrissent et se relancent de cette incommunicabilité. Ces systèmes sont faits pour ne pas être compris ». Pour faire écho au titre d'une exposition de Harald Szeemann, Individuelle Mythologien, où le commissaire avait d'ailleurs fait place à l'art brut, ces artistes conçoivent des univers hermétiques, sortes de théâtres privés, opérant en circuit fermé. Dans cette création, qui peut être vue comme une forme de rebellion, le moi fictionnel existe dans une sorte d'hyperréalité. Par le travestissement de la lettre et de la forme, ils développent un langage et des théories qui leur sont propres, d'où émerge une seconde identité, une résurrection, un arbre généalogique imaginaire, répondant à la tentative d'imposer un nouvel ordre et de changer le cours de leur destin. Cette présentation traitera de l'usage du mot et de l'image dans les œuvres d'art brut, en présentant les avenues dominantes exploitées – fiction narrative, plaidoyer, récit autobiographique, dialogue avec les esprits – de Henry Darger à Adolf Wölfli, d'Agnès Richter à Dan Miller, de Zdenek Kosek à Fernando Nannetti.
Conférence
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Joe Jack et John : la parole atypiqueCatherine Bourgeois (Joe Jack et John)
Fondatrice de la compagnie de performance théâtrale Joe Jack et John, la metteure en scène Catherine Bourgeois s'intéresse depuis 2003 à la parole et au point de vue d'acteurs atypiques. Intégrant à même ses productions des acteurs ayant une déficience intellectuelle, la compagnie crée collectivement des oeuvres explorant une poésie de l'insolite, incorporant des questions actuelles et d'ordre social (solitude, mort, deuil, apparences sociales, américanité) et ayant comme objectif de générer une certaine réflexion sociale. Dans le cadre du Colloque de l'ACFAS, accompagnée de l'actrice porteuse de la Trisomie 21 Geneviève Morin-Dupont, Catherine mettra en relief sa recherche avouée d'un effet d'étrangeté (parce qu'étranger ou étrange), en introduisant la méthodologie de travail et le type de processus de création employés par la compagnie et en présentant un exemple réel de l'évolution d'un texte : de l'improvisation initiale d'un acteur en salle de répétition, à la production publique du texte. Geneviève, pour sa part, élaborera sur son travail, ses inspirations, ses vues sur la création et l'interprétation d'une scène, puis interprétera un extrait de texte écrit à partir de sa parole et de sa réalité personnelle.
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Mot de clôture