Informations générales
Événement : 81e Congrès de l'Acfas
Type : Colloque
Section : Section 400 - Sciences sociales
Description :Depuis les années 1980-1990, s’observe un tournant quant à l’institutionnalisation des mémoires du passé énoncées au présent. Bien que les dispositifs visant la restitution mémorielle et la reconnaissance d'injustices historiques varient, il est courant d'observer les processus d’éclaircissement de la vérité ou les politiques de réparation des torts subis faire directement appel aux témoignages publics des survivants, de leurs proches ou de leurs descendants. Ces processus et ces politiques mobilisent alors différentes traces mnémoniques afin de faire parler des récits qui ont le plus souvent été « invisibilisés » par l’histoire nationale officielle. Or ces mémoires entrent parfois en conflit avec les trames fondatrices de l'État ou encore, certains symboles publics institués; c’est pourquoi le travail d’interprétation des supports matériels de mémoire et le processus de traduction de ces représentations méritent une attention particulière. Par exemple, le fait que les traces puissent avoir une durée de vie qui excède celle des survivants, et que les souvenirs puissent être limités, parcellaires, voire indicibles, nous amènent à nous interroger sur le type d’archives qui sont privilégiées dans les contextes politiques de commémoration, de réconciliation et de justice historique afin de « faire mémoire ». Est-il possible de tisser des liens entre la disponibilité des traces à analyser et à commémorer et les stratégies de production de contre-histoires mises de l’avant par les sujets de justice? Dans quelle mesure la matérialité de ces contre-histoires intervient-elle à son tour dans le processus de légitimation de certaines manières « alternatives » d’interpréter les passés de violence ou d’abus? C’est dans cette perspective de réflexions théoriques que ce colloque vise à explorer divers mécanismes performatifs et dispositifs matériels impliquant le travail de représentations des mémoires des injustices passées dans une variété de contextes et de textes.
Date :Programme
Conférence plénière
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Mot de bienvenue
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Histoire, mémoire, et témoignage dans la Commission de vérité et de réconciliation du CanadaRonald Niezen (Université McGill)
La Commission de vérité et de réconciliation relative aux pensionnats autochtones (CVR) qui a présentement cours au Canada nous offre l'opportunité d'observer les processus par le biais desquels les victimes reconsidèrent leur place au sein de l'histoire de l'État. Les témoignages livrés dans ce contexte mettent en relief des abus grossiers, soit plus particulièrement des souvenirs d'agression et de torture d'enfants, au détriment d'une vue d'ensemble plus complète et variée des origines, du mode d'opération et des conséquences de ces pensionnats. En favorisant l'articulation d'une variété de témoignages, la CVR canadienne façonne autant de récits de traumatismes, de crimes institutionnel set d'histoire nationale. Or comment la CVR réduit-elle le répertoire d'expériences racontées à des essentialismes fondamentaux et complémentaires, tout en écartant la présentation de points de vue contradictoires sur l'histoire des pensionnats?Je considère comment les témoins sont encouragés à livrer publiquement des souvenirs douloureux, tout en donnant corps aux expressions émotionnelles, aux thématiques des témoignages, ainsi qu'à l'histoire de cette pratique institutionnelle.
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Période de questions
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Pause
Témoigner des traces des pensionnats indiens au Canada
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Les dynamiques du témoignage à la Commission de vérité et réconciliation du CanadaMarie-Pierre Gadoua (Université McGill)
La Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) a pour mandat de faire la lumière sur le passé des pensionnats autochtones, et ce à travers les expériences des anciens élèves, de leurs familles, des dirigeants et employés des écoles et toute personne touchée par le système des pensionnats et ses répercussions. Lors des rassemblements nationaux et régionaux de la CVR, nous avons observé les processus par lesquels les témoins se remémorent et racontent leurs expériences relatives aux pensionnats. La CVR donne lieu à une production de témoignages exclusifs promouvant les thèmes de la souffrance, la résilience et la guérison des victimes. Ces formes narratives distinctes sont façonnées à travers des vecteurs matériels précis, tels l'appel aux témoignages artistiques ainsi que les objets cérémoniels et les expositions présentés lors des rassemblements de la CVR. Nous avançons que ces modèles de témoignage et leurs expressions matérielles répondent en fait à une nouvelle catégorie d'appartenance chez les autochtones du Canada : celui de Survivant(e) des pensionnats. Cette forme d'essentialisation des témoignages nous amène à nous questionner sur les capacités de la CVR à dévoiler effectivement la diversité des dynamiques des pensionnats, les raisons de leur établissement, les causes de la corruption de leurs objectifs et les caractéristiques communes qu'ils pourraient avoir avec d'autres formes durables et continues d'abus de pouvoir institutionnel.
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Est-ce agir que de se souvenir? Les survivants des pensionnats autochtonesBrieg Capitaine (Université McGill)
L'irruption croissante des mémoires victimaires dans l'espace public interroge la capacité des survivants à devenir des acteurs. Pour les uns, ancrer son histoire dans la destruction ou ressasser les désastres du passé condamnerait l'individu ou le groupe à une posture de dénonciation et ne possèderait aucune dimension créatrice. Pour les autres, mobiliser sa mémoire, parler de soi et de son expérience de victime permet, non seulement, de sortir de la honte, mais également d'interroger le récit national dominant. De ce point de vue, la mémoire n'est pas un enfermement dans le passé, mais l'expression d'une action libre. Le témoignage des survivants des pensionnats autochtones devant la Commission vérité et réconciliation du Canada révèle l'historicité de la mémoire. Témoigner est l'expression concrète de la résistance des survivants aux projets assimilationnistes du passé. L'évocation du traumatisme collectif légitime et structure également les enjeux du mouvement autochtone. Néanmoins, si la Commission est l'occasion de reconsidérer l'histoire officielle du point de vue des Autochtones, de faire éclater la « vérité », l'évocation de cette mémoire de souffrance participe-t-elle à la réconciliation ? Notre enquête montre que le pouvoir de la parole encadrée par un dispositif institutionnel comporte certaines limites quant à la reconstruction identitaire et au pardon.
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Mobilisations contrastées des traces de la colonisation en temps de justice transitionnelleKarine Vanthuyne (Université d’Ottawa)
LaConvention de règlement relative aux pensionnats indiens comprenddifférents programmes, qui, de par leurs fondements et modes de fonctionnement, participent à la formalisation du champ de la « justice transitionnelle ». Ce terme, qui a fait son apparition vers la fin des années 1980 dans le contexte des transitions latino-américaines vers la démocratie, a depuis lors été utilisé par nombre d'acteurs investis dans des situations post-conflits pour à la fois décrire, et légitimer, un ensemble de politiques et de pratiques qui favorisent la justice restauratrice au détriment de la justice rétributive ou sociale.
A partir de recherches ethnographiques menée à Wemindji (une des neuf nations cries du territoire d'Eeyou Itschee, Baie James, Québec), et au sein d'une diversité de sites où la prise en charge du passé des pensionnats indiens est actuellement vécue et mise en scène, je cernerai les tensions qui se jouent entre des revendications locales de justice, et des politiques nationales de « réconciliation » via essentiellement la re-dignification des anciens pensionnaires. Une attention plus spécifique sera ce faisant portée aux types de traces matérielles de la colonisation que ces processus contrastésde production et de contre-production de l'histoire coloniale du Canadamobilisent.
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Discussion
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Période de questions
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Pause
Dire l'oubli : expériences et formes du rappel à la lumière du présent
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La présence d'une chose absente : la perméabilité de l'art comme support de mémoires d'injusticesAudrey Rousseau (Université d’Ottawa)
Interpréter les représentations du passé implique de faire face aux difficultés liées à la « fiabilité relative de la mémoire » (Ricœur, 2000). Ce problème épistémique de la présence d'une chose absente marquée du sceau de l'oubli n'est pas simple lorsqu'il est question d'expliquer ou de comprendre des passés de violence et d'abus dans une perspective de justice sociale. Dans certains cas, les trous de mémoire des acteurs ou les fragments documentaires forcent à créer de nouveaux supports de mémoires afin de représenter les injustices historiques. En raison de la disponibilité variable des sources, ainsi que leurs contextes pluriels de production, de circulation et de relectures : dans quelle mesure les dispositifs artistiques peuvent-ils contribuer à la récollection et l'interprétation « crédible » des passés de violence ou d'abus? Plus spécifiquement lorsque ces « artéfacts » ne représentent pas des lectures biographiques ou factuelles des événements. Dans une première moitié de la présentation, je propose d'explorer le dilemme du « souvenir-image », exprimant l'aporie entre mémoire et imagination (Ricœur, 2000). Dans la seconde moitié, je reprendrai ce cadre théorique en relation à la perméabilité de l'art, comme espace de médiation permettant de joindre les ancrages cognitifs et affectifs du rappel (réminiscences). Mon objectif est de réfléchir aux limites et potentialités des sources artistiques comme supports mémoriels dans l'analyse sociohistorique.
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Un passé sans traces? Les représentations de l'esclavage dans les anciens ports négriers européensRenaud Hourcade (IEP - Institut d'Études Politiques de Rennes)
La mémoire de l'esclavage a fait l'objet d'un long refoulement, tant dans les sociétés nées de cette pratique que dans celles qui en ont tiré profit. Cela a conduit à écarter durablement cette période de la plupart des récits publics sur le passé, à l'échelle locale comme nationale. Les ports négriers européens (comme Nantes, Bordeaux, Liverpool...) ont été particulièrement concernés par un telle occultation, jusqu'à une période récente. Bien que rares, les traces physiques du passé (immeubles, évocations architecturales, toponymie) ne sont pas inexistantes dans ces villes. Elles ont souvent servis de support à une transmission de la mémoire, dans les interstices d'une politique officielle plutôt tournée vers l'oubli. Avec les années 1990 sont apparus des mouvements revendicatifs plus virulents, qui ont favorisé une réorientation des politiques de mémoire. S'est alors posée la question des représentations légitimes du passé, dans les musées, ou à travers des mémoriaux urbains. Comment mobiliser les archives ? Comment représenter un passé pour lequel les objets sont rares ? Les choix de représentation du passé ont été, dans ces villes, des choix politiques profondément influencés par des luttes identitaires et des objectifs politiques. Cette communication propose d'analyser le rôle des rapports de force locaux, mais aussi des idéologies nationales en matières d'identités légitimes, dans la construction des dispositifs publics de représentation du passé.
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Mémoires : représentations du passé et de soi des familles de « disparus » chiliens en période post-transitionnelleJoannie Jean (Université d’Ottawa)
Comment parle-t-on de la « disparition » d'un proche entre les membres d'une famille? Quelles sont les stratégies adoptées dans le but de transmettre la manière dont on se représente le passé de la dictature chilienne chez les proches de « disparus »?
Cette communication a pour objectif de répondre à ces interrogations, à partir de l'enquête de terrain que j'ai menée au Chili au printemps 2012. Dans un premier temps, j'exposerai brièvement les différentes mémoires de la dictature et leurs conflits dans le Chili contemporain. Puis je me concentrerai sur les familles de « disparus » et la transmission de leurs représentations du passé dictatorial. Tout d'abord, au sein de la sphère privée, il existe plusieurs variantes. Effectivement, si j'ai pu observer un silence complet chez certaines personnes au sujet de la « disparition » d'un proche, d'autres m'ont partagé avoir pris la parole après un silence temporaire, ou encore, m'ont fait part de leur désir immédiat suite à cet évènement douloureux de transmettre totalement leur expérience. Finalement, je m'attarderai aux motivations des membres de ces familles à transmettre, ou non, leurs représentations du passé aux générations futures.
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Discussion
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Période de questions
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Mot de clôture