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Récit de recherche – histoire : Le problème social et l’université

Dans les années 1950, une enquête sur les étudiants de l'Université de Montréal publiée dans Quartier latin a l'effet d'une bombe : plus de 53 % des étudiants de l'université sont des fils et filles de professionnels, financiers, commerçants, hommes d'affaires et fonctionnaires...

Le problème social et l'université
Édition du 19 mars 1953 du journal étudiant Quartier latin, dans laquelle a été publiée l'étude « Le problème social et l’université. Esquisse d’un dilemme » de Jacques-Yvan Morin.

En janvier 1953, les rédacteurs du journal étudiant Quartier latin recevaient une demande inhabituelle du Financial Post, qui s’enquérait de la situation financière des étudiant.e.s au Canada. Aucune donnée statistique n’existait alors sur des réalités comme l’origine sociale ou les conditions matérielles des étudiant.e.s à l’Université de Montréal. Reconnaissant leur manque d’expertise pour effectuer un tel boulot, les rédacteurs ont fait appel à un étudiant en droit, Jacques-Yvan Morin, qui avait déjà effectué, avec Jacques Brazeau1, un étudiant en sociologie à l'Université McGill, une enquête sur les francophones de cette université. 

Après avoir consulté près de 3000 fichiers d’immatriculation d’étudiants de l’Université de Montréal, J.-Y. Morin publiait, dans le Quartier latin du 19 mars 1953, son étude intitulée « Le problème social et l’université. Esquisse d’un dilemme ». Les résultats auxquels il était parvenu eurent l’effet d’une bombe : on y découvrit que 53% des étudiant.e.s de l’Université de Montréal étaient fils et filles de professionnels, de financiers, commerçants, hommes d’affaires et fonctionnaires, au détriment des fils et filles des cultivateurs et des ouvriers (21%), deux catégories pourtant beaucoup plus nombreuses dans la société. J.-Y. Morin concluait à l’inégalité d’accès à l’université et suggérait : « Il convient donc que l’État subventionne l’Université », mais aussi que son intervention soit « dirigée directement vers l’étudiant » à l’aide, par exemple, d’un système de financement. C’est de cette façon, ajoutait-il, que nous permettrons « l’accès des classes moins fortunées au savoir et à la vérité. »

Ce travail statistique est vite devenu la pierre de touche de l’argumentaire du mouvement étudiant naissant. En plus d’être réimprimé tel quel sous la forme de pamphlet par l’Institut social populaire sous le nom Problèmes d’étudiants à l’université, l’article sera au cœur du mémoire envoyé par les étudiants à la Commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnelle en 1954. Tout en servant de preuve dans les négociations des étudiants les autorités universitaires et provinciales, il sera diffusé et mentionné dans des journaux comme Le Devoir, ce qui contribuera à modifier la perception des étudiants dans le grand public. Signe de son importance, le document sera reproduit à plusieurs reprises dans le Quartier latin par la suite et deviendra vite une sorte de symbole pour rappeler les origines des luttes étudiantes et réaffirmer la capacité des étudiant.e.s à produire un savoir autonome et pertinent pour leurs revendications.

Ce travail statistique est vite devenu la pierre de touche de l’argumentaire du mouvement étudiant naissant. En plus d’être réimprimé tel quel sous la forme de pamphlet par l’Institut social populaire sous le nom Problèmes d’étudiants à l’université, l’article sera au cœur du mémoire envoyé par les étudiants à la Commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnelle en 1954.

  • 1. NDLR : "La carrière de M. Brazeau s’est déroulée depuis 1960 à l’Université de Montréal, en qualité de professeur en sociologie. Il a été actif dans le Groupe de recherche ethnicité et société. Il fut directeur du Département de sociologie, directeur du Centre de sondage de l’Université, ainsi que vice-doyen et doyen de la Faculté des études supérieures". Il est décédé en 2013.

Auteur(e)

Daniel Poitras
Université de Toronto

Daniel Poitras effectue un postdoctorat à l'Université de Toronto depuis 2016. Il étudie les milieux universitaires canadiens (1945-1975) dans une perspective d'histoire croisée et travaille présentement sur les acteurs oubliés ou négligés de ces milieux, particulièrement les étudiants étrangers, les femmes et les travailleurs étudiants.