Imprimer

Géochimie et recherche francophone : entretien avec Claude Hillaire-Marcel

Jeune chercheur dans les années 1970, Claude Hillaire-Marcel a été le premier spécialiste au Québec de la géochimie isotopique et le fondateur du Centre de recherche en géo­chimie isotopique et en géochronologie de l'Uni­versité du Québec à Montréal (GEOTOP). Si la discipline semble quelque peu ésotérique, elle nous permet de retracer l'évolution climatique et géolo­gique de notre planète Terre. Quant à la carrière de ce chercheur, c'est l'évolution de nos propres structures de recherche qu'elle permet, entre autres, de retracer. 

Entretien avec Claude Hillaire-Marcel[Propos recueillis par Danielle Ouellet, et publiés dans la version imprimée du présent magazine en mai-juin 1989]

Claude Hillaire-Marcel est originaire du sud-ouest de  la France, plus spécifiquement des Pyrénées. De son pays natal, il conserve l’accent un peu chantant et le sourire rayonnant des Méridionaux. L’imagination aussi : dans son bureau du Pavillon des sciences de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), il s'efforce parfois de recréer, pour combattre l'hiver québécois, l'ambiance des plages méditerranéennes. Comment réussit-il ce tour de force? Tout simplement en fermant les yeux tandis que le léger grincement de son fauteuil lui rappelle celui des éoliennes d'une île grecque où il a jadis passé quelques semaines de vacances.

L'heure est cependant rarement à la détente. Dès son arrivée à Montréal en 1968 comme professeur coopérant à l'École normale de Ville-Marie, Claude Hillaire-Marcel se passionne pour l'étude des mers qui ont recouvert le Québec pendant la période de la déglaciation. Un an plus tard, l'UQAM ouvre ses portes et lui offre un poste au Département de géologie-géographie. Il se laisse volontiers séduire par la carrière universitaire et la possibilité d'innover dans un domaine de recherche encore vierge. Aujourd'hui, avec derrière lui deux solides décennies d'enseignement et de recherches, cet homme de 40 ans et des poussières a déjà fait école sur la scène scientifique québécoise, nationale et même internationale. Il occupe aussi une position privilégiée pour jeter un regard critique sur l'évolution des structures de recherche dans les provinces depuis le début des années 70.

Géologue et paléontologue de formation, Claude Hillaire-Marcel s'intéressa dès son arrivée à l'histoire géologique de la mer de Champlain. Un sourire au coin des lèvres, il lance : « Je suis un géologue un peu paresseux. Certains cassent des cailloux ; moi, je suis allé dans l'eau, dans le mou, là où il n'est pas trop fatigant de recueillir des échantillons. » Et ce fut le plongeon dans le monde de la recherche où l'apprentissage est double. Personnel, d'abord, pour ce chercheur néophyte : «  J'avais à peine appris à faire un petit peu de paléoécologie et de la biométrie. Tous ces trucs-là étaient assez poussiéreux. » Culturel, ensuite, car il lui faudra quelques années pour découvrir et apprivoiser les différentes ressources québécoises : « L'Université du Québec étant presque née de la génération spontanée, les experts en mesure de m'aider étaient plutôt rares. »

Un jeune collègue formé dans le système américain lui apprend cependant, en 1971, l'existence d'organismes de financement. La mention, en cours de conversation, de la Commission géologique du Canada ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. Claude Hillaire-Marcel, qui ignore par ailleurs l'existence du Conseil national de recherches du Canada, prépare aussitôt sa demande. Son projet concerne l'étude de différents bassins marins et suppose un été de travail sur le terrain. Au chapitre du budget, il estime pouvoir s'en sortir avec tout au plus 400 $ : « J'avais acheté une Station Wagon, je pouvais coucher dans la voiture et faire des économies. » Le même collègue le prévient sans tarder : en Amérique, pour obtenir 1 000 $ de subvention, il faut viser le double. C'est alors que le géologue ose demander 2 000 $, montant qui lui apparaît absolument faramineux ... et qu'on lui accorde! Au bout d'un an, il a dépensé exactement 460 $. Quand il redemandera une subvention à la Commission géologique, celle-ci lui suggérera gentiment d'utiliser, cette fois, les fonds qu'il lui reste.

Le jeune chercheur innove en décidant d'étudier la composition isotopique des coquilles fossiles des bassins marins postglaciaires du Québec. Cette approche mérite quelques mots d'explication. Si les noyaux des atomes d'un même élément comptent toujours le même nombre de protons, les neutrons peuvent cependant varier; on parle alors d'isotopes d'un élément, identifiables par leur différence de masse. La chimie isotopique est l'étude de la proportion d'isotopes lourds ou légers contenus dans la matière. Certains isotopes sont stables; d'autres sont radioactifs, c'est-à-dire qu'ils émettent spontanément un certain nombre de protons, de neutrons ou d'électrons. Le nouvel élément ainsi obtenu peut à son tour être stable ou radioactif, et ainsi de suite. Une molécule qui possède des isotopes légers se déplace plus rapidement que celle qui possède des isotopes lourds : sa vitesse de réaction est donc supérieure. Puisque les fractionnements isotopiques sont liés aux températures de réaction, la composition actuelle de la matière est un miroir climatologique du passé, à la condition de regarder avec les bonnes lunettes. Dans le cas de notre chercheur, la lunette idéale, c'est le spectromètre de masse, qui permet de déterminer les concentrations d'isotopes différents dans un échantillon. Connaissant ainsi les conditions de formation d'un carbonate, il devient possible, par exemple, d'évaluer les paléotempératures et la paléosalinité des mers qui ont recouvert le Québec pendant la période de la déglaciation.

Du coup, la nouveauté de ses travaux au Québec place Claude Hillaire-Marcel dans un certain isolement scientifique. Ce qui l'amène à apprécier la facilité des communications en Amérique. Un simple coup de fil et le voilà en contact avec des collègues américains, comme le Dr Rhodes Fairbridge de l'Université Columbia, qui l'aide à démarrer, tandis que d'anciens collègues français spécialisés en chimie des isotopes lui sont aussi d'un précieux secours. 

Côté publications, Claude Hillaire-Marcel garde un souvenir attendri de sa première incursion sur la scène internationale dans la revue Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, Palpalpal, pour les intimes. En 1972, le rédacteur en chef acceptait en effet un article que son auteur considère aujourd'hui comme tout à fait banal. A l'époque, toutefois, la découverte de coquilles fossilisées en « position de vie », la position du siphon toujours vers le haut, l'avait enthousiasmé au point d'écrire longuement sur le sujet. Avec la fraîcheur un peu naïve du débutant, Claude Hillaire-Marcel entreprit de gagner ses galons de chercheur à l'époque héroïque de l'émergence de la recherche scientifique au Québec.

Dans les années 70, les chercheurs québécois sont peu nombreux et souvent handicapés par le fait qu'on les recrute prématurément dans les universités, avant même qu'ils n'aient terminé leur doctorat. Claude Hillaire-Marcel appartient à cette génération : « Nous étions placés dans une situation concurrentielle très difficile vis-à-vis des provinces anglophones, rappelle-t-il, en particulier lorsqu'il s'agissait d'affronter les concours du Conseil national de recherches du Canada. » Les francophones étaient pratiquement absents des comités qui accordent les bourses ; souvent, seuls des chercheurs de l'Université McGill y représentaient le Québec. Or, le poids des traditions pèse très lourd sur les décisions des comités aviseurs. Les règles du jeu non explicites risquent de causer des surprises pas toujours agréables. 

Du jour au lendemain, dans plusieurs universités québécoises, des étudiants qui viennent à peine de terminer leur maîtrise doivent préparer des cours et structurer des départements.

Ainsi, l'une de ces règles non publicisées veut que la première demande de subvention d'un chercheur lui soit automatiquement accordée, et de même pour la suivante. Mais attention, les résultats ne doivent pas tarder! Si par malheur le chercheur est coupé de tout crédit, il lui est ensuite très difficile de réintégrer le bateau du financement. Claude Hillaire-Marcel se rappelle les premières subventions qu'on lui accordait sans problème année après année, mais il sait aussi que sans les utiles indiscrétions d'un collègue aîné ayant siégé sur l'un de ces comités, on ne lui aurait jamais dit qu'il était en droit de demander au moins le double. Pendant longtemps, la majorité des universitaires francophones n'ont pas eu accès à ces informations de première main.

Du jour au lendemain, dans plusieurs universités québécoises, des étudiants qui viennent à peine de terminer leur maîtrise doivent préparer des cours et structurer des départements. À l'UQAM, en particulier, tout est à créer : les programmes de premier cycle, puis les programmes d'études avancées, maîtrise et doctorat. La tâche est lourde et l'accès à la recherche subventionnée est aussi très limité par le manque de formation à la recherche. Au Québec, la tradition est pratiquement inexistante : « Personne ne nous avait appris qu'il fallait publier régulièrement et diffuser la recherche à l'échelle de la province. » De plus, les chercheurs québécois sont souvent défavorisés par le fait que la communication scientifique internationale se fait en anglais. Pour concurrencer le chercheur anglophone, il faut aller sur son terrain et être capable de rédiger aussi facilement un article dans sa propre langue. « Rédiger un article en français, explique Claude Hillaire-Marcel, c'est accepter qu'il ne soit pas lu. Il est toutefois important de le faire régulièrement, ne serait-ce que pour tenir à jour un vocabulaire scientifique qui évolue de plus en plus rapidement. » À une époque où de vives discussions surgissent chaque fois qu'il est question de publication en anglais, le handicap est de taille.

Rédiger un article en français, explique Claude Hillaire-Marcel, c'est accepter qu'il ne soit pas lu. Il est toutefois important de le faire régulièrement, ne serait-ce que pour tenir à jour un vocabulaire scientifique qui évolue de plus en plus rapidement. 

Pendant ce temps, les universités canadiennes anglophones exigent le Ph.D. de leurs candidats qui veulent enseigner et faire de la recherche. Tout détenteur de doctorat a été habitué très tôt à publier, au Canada anglais. « On l'aidait, on l'aiguillait sur le type de périodique qu'il fallait viser selon le type de recherches. Tout cela, nous l'ignorions. Le chercheur québécois, lui, pensait à des revues qui existaient ici au Québec, c'est évident. » Claude Hillaire-Marcel se souvient : dans le domaine des sciences de la terre, c'étaient Naturaliste canadien ou des publications de diffusion limitée comme les Cahiers de géographie du Québec ou la Revue de géographie de Montréal. À son avis, le chercheur québécois des années 70 était désavantagé à plusieurs points de vue : « Nous n'étions vraiment pas prêts à affronter la concurrence. »

Dans ce contexte, Claude Hillaire-Marcel forme un embryon d'équipe de recherche qui étudie la géologie des dépôts meubles, appelée géologie du Quaternaire. Au même moment, il découvre que le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) et le Fonds québécois pour la formation de chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR) peuvent financer ses travaux. 

En 1974, l'heure des choix sonne pour Claude Hillaire-Marcel. Depuis quelques années, il est inscrit au doctorat d'État à l'Université de Paris VI. Il se rend bientôt compte que ses méthodes de travail en paléoécologie appliquée aux mers postglaciaires du Québec méritent d'être rafraîchies. « Il fallait absolument passer à la chimie des isotopes pour regarder plus en détail ce qui se passait dans les objets géologiques. » La solution la plus simple aurait été de profiter des laboratoires de chimie isotopique déjà installés à l'étranger, comme celui de l'Université de Paris VI, et d'y faire ses analyses pendant l'été. La solution de rechange consistait à emprunter un chemin beaucoup moins fréquenté et à se lancer dans l'aventure, à mettre sur pied un laboratoire ici au Québec : « Au Canada, de tels laboratoires fonctionnaient déjà à l'époque, mais j'étais si peu intégré dans le milieu canadien que je l'ignorais. Je n'étais pas le seul au Québec à être dans cette situation. » Avec beaucoup plus de bonne volonté que d'expérience, Claude Hillaire-Marcel s'adresse au Fonds FCAR, qui lui fait confiance et lui accorde 50 000 $ pour l'achat d'un spectromètre de masse, une subvention impressionnante pour l'époque.

Au même moment, l'UQAM se dote d'un Centre de recherches en sciences appliquées à l'alimentation (CRESALA), dirigé par Marcel Gagnon. Au hasard d'une conversation de couloir, ce dernier décrit ses problèmes à notre géologue : il aimerait bien pouvoir distinguer le sirop d'érable du sirop de poteau! « Avec quel sucre fabrique-t-on le sirop de poteau? » lui demande le géologue. En apprenant que le sucre de canne est à l'origine de la falsification, Claude Hillaire-Marcel suggère aussitôt de comparer les compositions isotopiques des deux produits en évaluant la proportion de carbone 12 et de carbone 13. L'érable et la canne à sucre n'ont pas le même cycle photosynthétique et cela se traduit dans la photosynthèse par une différence de composition isotopique très marquée entre les deux. C'est là un premier contrat de recherche pour le nouveau laboratoire de chimie isotopique, qui financera de la sorte ses activités pendant de nombreuses années. À ces recherches fructueuses sur le sirop d'érable succèdent des travaux tout aussi pertinents sur les alcools, les vins et les huiles, travaux qui déboucheront plus tard sur un nouveau domaine de recherche : l'utilisation des différences naturelles de composition isotopique dans les sucres comme facteurs potentiels pour des études en physiologie humaine. Déjà, vers la fin des années 1970, les équipes de recherche se sont multipliées. Regroupées, elles forment le Centre de recherche en géochimie isotopique et en géochronologie de l'Université du Québec à Montréal (GEOTOP)1.

Au cours de ces années, les chercheurs québécois ont dû se créer des traditions. « Heureusement, explique Claude Hillaire-Marcel, il y a eu le Fonds FCAR qui, avec un budget apparaissant aujourd'hui ridicule, a vraiment permis aux chercheurs québécois d'émerger. » À l'aube de la décennie 1980, le système de financement de la recherche au Québec et au Canada n'a plus de secrets pour lui. Il préside bientôt le Comité des sciences de la terre, du CRSNG, puis le comité « Équipes et séminaires », du Fonds FCAR. Sa première action consiste à faire voter une recommandation mettant un terme à son propre mandat et à celui de chacun des membres du comité. Jusque-là, aucune règle stricte ne prévoyait la durée d'un mandat et certains occupaient des postes depuis plusieurs années. Cette forme de gestion avait été profitable depuis le début mais, de l'avis de plusieurs, il était temps de passer à une certaine « transparence ». 

Nombre de chercheurs sont alors bien intégrés à des équipes canadiennes ou même internationales : « Si j'ai fait quelque chose, dit Claude Hillaire-Marcel, cela aura été de contribuer, comme beaucoup de mes collègues québécois, à modifier l'orientation du programme du Fonds FCAR, le faisant passer d'un programme de soutien de l'émergence à un programme de soutien de l'excellence. » Les bonnes équipes ayant émergé, il faut maintenant les soutenir. « Parfois même outrancièrement, précise-t-il. À la limite, les mettre en concurrence déloyale, mais en sens inverse, avec les équipes de l'Ontario. » Le retard du Québec, selon lui, est aussi attribuable au fait que le système universitaire est scindé, une partie des effectifs se retrouvant dans les cégeps. Les professeurs de cégep intéressés à faire de la recherche ne reçoivent que très peu de subventions sur le plan provincial et, au CRSNG, ils sont carrément non admissibles. Si la structure cégep-université raccourcit le cycle universitaire, elle a cependant des conséquences négatives. « Mon rêve, dit le chercheur, c'est d'arriver d'ici quelques années à affilier les cégeps à certaines universités. Qu'est-ce qui s'y oppose? » Nombre de professeurs de cégeps ne demanderaient pas mieux que de pouvoir s'intégrer à des équipes de recherche. Cela permettrait de plus d'aller chercher à Ottawa la part équivalente des fonds qui reviennent au Québec.

Mon rêve, dit le chercheur, c'est d'arriver d'ici quelques années à affilier les cégeps à certaines universités.

Aujourd'hui, Claude Hillaire-Marcel se réjouit de voir le dynamisme des jeunes chercheurs. « Il faut permettre à la nouvelle génération, affirme-t-il, de s'installer le plus confortablement possible et d'être le plus dynamique possible sur la scène nationale et internationale. » Les jeunes chercheurs ont leur place. Ils ont terminé le doctorat et, souvent, des études postdoctorales. Ils connaissent les rouages du financement et leur problème n'en est plus un d'émergence, mais d'installation. Le Fonds FCAR est là pour leur mettre le pied à l'étrier et Claude Hillaire-Marcel tient à lui rendre hommage : « Avec les 30 millions de dollars alloués annuellement au Fonds FCAR au cours des années 80, le Québec n'a pas perdu son argent. »

Du sirop d'érable à la mer de Champlain, Claude Hillaire-Marcel poursuit ses recherches fondées sur la chimie isotopique. À une époque où les chercheurs restaient volontiers cloisonnés à l'intérieur de leurs disciplines respectives, il a toujours favorisé l'ouverture. Cette approche se reflète dans les équipes de recherche qu'il forme ou dont il est membre. « Pour réussir aujourd'hui, dit-il, il est presque impossible de travailler seul. J'ai besoin autour de moi de gens aussi forts que je le suis dans mon domaine. C'est comme cela que nous pouvons tenir tête à la concurrence. »

Dans ses recherches fondamentales en chimie isotopique, Claude Hillaire-Marcel s'interroge sur l'origine des fractionnements observés entre les isotopes de l'uranium dans les milieux naturels. Ces travaux débouchent sur de nombreuses applications. Les traceurs deviennent des chronomètres du temps et permettent d'en apprendre un peu plus sur les conditions de formation des roches. Les problèmes de climatologie et de paléoclimatologie restent au coeur des préoccupations. « La géosphère-biosphère, explique le chercheur, est la grande priorité des organismes scientifiques mondiaux pour la prochaine décennie. » Créé par le Conseil des unions scientifiques à Berne en septembre 1987, le programme International Geosphere Biosphere Program (IGBP) regroupe des scientifiques de tous les pays qui ont pour mission de décrire l'état des conditions climatiques et environnementales du globe. Il s'agit en fait de pondérer aujourd'hui les impacts anthropiques sur l'environnement, versus le contrôle naturel des milieux. Un exemple : à long terme, la terre subira une nouvelle glaciation. Mais, au même moment, l'être humain est en train de mettre en place des conditions de réchauffement. Quelle situation va l'emporter? Si l'augmentation du CO2 dans l'atmosphère permet actuellement d'imaginer les plus sombres scénarios, qui sait si dans quelques décennies on ne s'en réjouira pas? Claude Hillaire-Marcel est l'un des nombreux scientifiques qui tentent de prévoir les conséquences des situations passées et actuelles. « La planète, notre maison, est en mauvais état. On ne sait plus très bien si on est en train de la démolir ... Il faut que toutes les disciplines participent à cette recherche : physique de l'atmosphère, astronomie, mathématiques, océanographie, géologie, etc. » L'environnement est devenu une préoccupation planétaire, le consensus n'a jamais été aussi grand. 

La planète, notre maison, est en mauvais état. On ne sait plus très bien si on est en train de la démolir ... Il faut que toutes les disciplines participent à cette recherche : physique de l'atmosphère, astronomie, mathématiques, océanographie, géologie, etc. 

Dans cet esprit, Claude Hillaire-Marcel s'intéresse aux régions sensibles d'un point de vue climatique. Au nord, l'une d'entre elles est située dans la mer du Labrador où, sous 4 000 mètres d'eau, on recueille des carottes de 20 à 25 mètres. Leur étude permet d'obtenir des informations sur l'histoire récente des océans, qui remonte à près de 300 000 ans. Il devient alors possible de déduire l'impact des changements du climat, par exemple, sur la productivité des océans. Dans le cadre de ces recherches, Claude Hillaire-Marcel dirige une équipe pluridisciplinaire qui regroupe notamment un chimiste organicien, un chimiste inorganicien et un micropaléontologue issus de trois universités différentes. 

Les régions intertropicales retiennent aussi l'attention de Claude Hillaire-Marcel, qui participe à d'importants projets de recherche sur l'impact des variations climatiques (périodes humides suivies de périodes sèches) dans le rift est-africain. Il parcourt aussi les régions sahari-sahéliennes, le Mali, la Libye et travaille autour du Sahara. Huit pays sont engagés dans ces projets. Les activités du chercheur québécois ont de plus des ramifications jusqu'en Amérique du Sud, où il collabore avec des équipes locales ou internationales. Parallèlement, il lui arrive de former des spécialistes sur place, comme ces étudiants africains actuellement en apprentissage avec des Québécois dans le domaine de l'hydrogéologie régionale.

Pendant ce temps, au Québec, le bébé GEOTOP a grandi et Claude Hillaire-Marcel en est aujourd'hui très fier : « Nous avions un spectromètre de masse dans les années 70. Nous en avons maintenant sept représentant quatre ou cinq techniques spectrométriques différentes. Nous avons des laboratoires de spectrométrie alpha, bêta, gamma, etc. » Tout cet équipement exige des budgets beaucoup plus importants que les premiers contrats décrochés à gauche et à droite, mais la recherche en chimie isotopique se porte bien : « Monter ce laboratoire, c'était parier sur l'avenir et je crois que le pari a été gagné. » Claude Hillaire-Marcel a créé au Québec une véritable école de géochimie isotopique. Il est aussi devenu un guide averti pour les nouvelles générations de chercheurs à qui il veut éviter le plus de faux pas possible. Depuis quelques années, avec un humour bien senti, le professeur n'hésite pas à taquiner ses jeunes étudiants et étudiantes en proclamant bien haut cette vérité : « Je suis Québécois depuis plus longtemps que vous! »

Auteur(e)

Propos recueillis par Danielle Ouellet, 1989