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La recherche québécoise : mesurer l’étendue du retard

Lancée vendredi dernier, la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation (SQRI) a globalement été bien reçue par les différents acteurs du milieu. Réinvestissant 585 millions de dollars dans le système de la recherche au cours des 5 prochaines années (2017-2022), la SQRI ne vise rien de moins que « le Québec, à l’horizon 2030, devienne l’une des sociétés les plus innovantes et créatives du monde ».

Bien que l’on puisse se féliciter du « retour » de la recherche dans le paysage politique québécois – rappelons que le gouvernement libéral avait savamment tabletté la Politique nationale de la recherche et de l’innovation (PNRI) lancée par le Parti Québécois en 2013 – il importe de mesurer l’étendue du retard accumulé par le Québec dans les différentes disciplines et, surtout, de le comparer aux progrès effectués par les autres provinces et régions canadiennes au cours des dernières années.

Les progrès en recherche peuvent être mesurés de plusieurs façons. Nous nous concentrerons ici sur la recherche fondamentale, dont les résultats peuvent être mesurés par les publications savantes écrites par les chercheurs. Cette chronique vise donc à mesurer l’évolution de la part du Québec, de l’Ontario, de la Colombie-Britannique et de l’Alberta, et des autres provinces et territoires combinés, dans les publications savantes canadiennes au cours de la période 1980-2015, selon trois grands domaines : la médecine, les sciences naturelles, et les sciences sociales et humaines. Deux indicateurs sont utilisés : la proportion fractionnée des articles canadiens – qui prend donc en compte l’augmentation de la collaboration et permet d’obtenir un jeu à somme nulle – et le ratio entre la proportion d’articles canadiens parmi le 1% des plus cités à l’échelle mondiale et la proportion des articles canadiens. Dans le cas de ce second indicateur, une valeur au-dessus de un signifie que la province/région publie une proportion d’articles très citée, plus élevée qu’attendue, et une valeur en dessous de un signifie le contraire.

La Figure 1 montre que, dans chacune des grandes familles disciplinaires, la part obtenue par le Québec dans les publications canadiennes a augmenté au cours de la période 1980-1995. Puis, suite au déclin des investissements dans l’enseignement supérieur au milieu des années 1990 – rappelons que le nombre de professeurs dans les universités québécoises a aussi baissé au cours de cette période – la part du Québec dans les publications canadienne a diminué; d’une façon importante en médecine (de 25,7% en 1995 à 21,2% en 2015), et elle s’est stabilisé dans les deux autres grands domaines.

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Figure 1. Proportion des articles canadiens, selon la province / région, 1980-2015

À l’opposé, la part de publications en provenance de la Colombie-Britannique et l’Alberta a augmenté en médecine et sciences naturelles (en demeurant stable en sciences sociales et humaines). Notons que, dans chacun des trois domaines, la part des publications savantes canadiennes diffusée par des chercheurs québécois en 2015 (21,2% en médecine, 21,0% en sciences naturelles et 19,6% en sciences sociales et humaines) est en dessous du poids démographique de la province (23,2% selon les données du recensement de 2016), en plus d’être bien inférieure au résultat combiné de la Colombie-Britannique et de l’Alberta, qui ensemble représentent une proportion de la population canadienne similaire à celle du Québec. Enfin, bien que la part de l’Ontario dans l’ensemble canadien ait diminué – principalement dans les années 1980 et 1990 – elle est, tant en médecine qu’en sciences sociales et humaines, revenue au même niveau que dans les années 1980, et elle obtient dans chaque domaine une part des publications canadienne supérieure à son poids démographique (38,3% selon le recensement de 2016). L’Ontario est d’ailleurs la seule région étudiée ici à publier davantage que son poids démographique, sauf la Colombie-Britannique et l’Alberta en sciences naturelles.

En termes d’impact des travaux de recherche (Figure 2), on remarque dans chacun des domaines que les chercheurs québécois publient une proportion d’articles hautement cités légèrement inférieure à celle attendue. Bien que cette proportion soit stable en sciences naturelles – et légèrement croissante en sciences sociales et humaines – elle a diminué entre 1980-1999 et 2000-2015 en médecine – seul domaine où le Québec obtenait un résultat au-dessus de la moyenne en 1980-1999. La Figure 2 montre également que l’Ontario est responsable d’une part enviable des articles hautement cités, et que la Colombie-Britannique et l’Alberta voient vu leur part des articles hautement cités croitre d’une façon importante entre les deux périodes.

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Figure 2. Ratio entre la part au sein du Canada des articles les plus cités (top 1%) et la part des articles canadiens, selon la province / région, 1980-2015

Dans l’ensemble, ces résultats montrent que l’importance relative de la recherche québécoise dans l’ensemble canadien a connu une croissance importante dans les années 1980 jusqu’au milieu des années 1990 et que, depuis cette période, elle décline en médecine, et stagne en sciences naturelles et en sciences sociales et humaines. En outre, elle se situe sous le poids démographique de la province, et elle est à la traine de l’Ontario et de l’Ouest du pays. De nombreux défis attendent donc la communauté de recherche québécoise si l’on veut que le Québec devienne réellement, d’ici 2022, « parmi les 10 leaders de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en matière de recherche et d’innovation ».

De nombreux défis attendent donc la communauté de recherche québécoise si l’on veut que le Québec devienne réellement, d’ici 2022, "parmi les 10 leaders de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en matière de recherche et d’innovation".

Auteur(e)

Vincent Larivière
Université de Montréal

Vincent Larivière est professeur agrégé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, où il enseigne les méthodes de recherche en sciences de l’information et la bibliométrie. Il est également directeur scientifique de la plateforme Érudit, directeur scientifique adjoint de l’Observatoire des sciences et des technologies et membre régulier du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie.