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La recherche au collégial, 50 ans d’histoire

Fernand Landry
1972. Fernand Landry, professeur au Cégep de La Pocatière, invente un système de rétention des filets de hockey, lesquels ont jusque-là été maintenus en place par des pics ancrés dans la glace. Le chercheur propose plutôt de retenir les filets à l’aide d’un champ magnétique variable et localisé. Ce système permettrait d’éviter les accidents,  quand les joueurs heurtent les contours du but, et faciliterait la réfection de la glace. Ici, Fernand Landry explique son projet lors d’une émission de La soirée du hockey à Radio-Canada.

La loi 44

C’est en 1993 que s’est trouvé confirmé par la loi ce qui existait déjà dans la pratique : les cégeps comme lieu d’enseignement supérieur sont aussi des espaces de recherche. Auparavant, la loi stipulait que les cégeps avaient pour mission de « dispenser l’enseignement général et professionnel de niveau [sic] collégial ». Avec le projet de loi 44, les cégeps devaient dorénavant être considérés comme des établissements d'enseignement supérieur « dont la mission est principalement de dispenser une formation préuniversitaire et technique », mais à laquelle s’ajoutait « la recherche appliquée et le transfert de connaissances ainsi que les services à la collectivité »1.

Lors des consultations menées à l'Assemblée nationale au sujet de ce projet de loi, plusieurs intervenants ont souligné le caractère restrictif de la mission de recherche que l'on voulait octroyer aux cégeps. La Fédération des cégeps et l'Association pour la recherche au collégial (ARC) – on s’en doute bien, mais aussi la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ2) ont enjoint les parlementaires à parler de recherche au sens large, plutôt que de restreindre la recherche collégiale à la seule recherche appliquée. Avec raison, ils ont alors fait valoir que la recherche collégiale avait, depuis 25 ans, investi bien d’autres champs de la recherche et du développement, sans compter le caractère hasardeux de toute tentative de définir une activité par essence difficile à limiter.

Au-delà de cette question particulière, l'octroi d'une véritable mission de recherche aux cégeps apparaît comme un jalon important de l'histoire du réseau collégial québécois. Certains, sceptiques, pourraient y voir un détournement des cégeps de leur mission première : la formation. Les établissements du réseau collégial ont-ils réellement la capacité de mener des activités de recherche dignes de ce nom?

L'octroi d'une véritable mission de recherche aux cégeps apparaît comme un jalon important de l'histoire du réseau collégial québécois.

Après avoir consacré des années à retracer l'histoire de la recherche collégiale au Québec3, je crois qu'il faut non seulement répondre à cette question par l'affirmative, mais même ajouter que la mission de recherche des cégeps s'est imposée d'elle-même, tant en raison de facteurs internes au développement des collèges, depuis 50 ans, que de facteurs externes en lien avec l'évolution des besoins technologiques et scientifiques de la société québécoise.

Comme historien, je cherche évidemment à inscrire un phénomène dans le temps, avec ses différentes bifurcations. Ainsi, il me semble que la recherche collégiale a connu cinq moments-clés, qui ont créé ses forces, mais aussi ses faiblesses.

Comme historien, je cherche évidemment à inscrire un phénomène dans le temps, avec ses différentes bifurcations. Ainsi, il me semble que la recherche collégiale a connu cinq moments-clés, qui ont créé ses forces, mais aussi ses faiblesses.

La création des cégeps, en 1967-1968, fut le premier de ces moments-clés, et la décennie qui suivit en fut une d’ancrage de la recherche collégiale. Puisque celle-ci fut d’abord envisagée sous l’angle du développement professionnel des enseignantes et enseignants de collège, et parce que les universités n’étaient pas en mesure, à ce moment, d’aider les nouveaux cégeps à se développer sur le plan pédagogique, ces derniers n’ont eu d’autre choix que de se définir eux-mêmes. Les premiers projets, ainsi que le premier programme de subvention dédié à la recherche collégiale (1973), concerneront ainsi l’enseignement et l’apprentissage. Puis, rapidement, l’essor des programmes d’enseignement technique, particulièrement ceux liés aux technologies physiques et à l’informatique, font entrer toute une génération d’ingénieurs et de scientifiques dans les cégeps. L’expression « recherche technologique », pour nommer les travaux que ces personnes mènent – le plus souvent en lien avec des entreprises qui bénéficient des services de formation des cégeps, émerge en même temps. Lorsque les travaux de rédaction de la première politique

Recherche au collegial 1
1982. Michel Perron et Suzanne Veillette, professeurs au Cégep de Jonquière, établissent une cartographie socioéconomique de la dystrophie myotonique de Steinert, une maladie génétique particulièrement présente dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Ils démontreront en 1983 que le niveau de scolarisation des patients atteints par cette maladie est significativement peu élevé. En 1986, le Groupe d'étude des conditions de vie et des besoins de la population (ÉCOBES) dote le Cégep de Jonquière de son premier micro-ordinateur. Dans l’ordre, de gauche à droite : Guy Gravel, Burkhard Orthman (debout), Suzanne Veillette (debout), le Dr Jean Mathieu (assis), Gilles Hébert (assis), Michel Perron (debout).

scientifique du Québec débutent, en 1978, il est d’ores et déjà admis qu’elle reconnaîtra le potentiel de recherche des collèges. Effectivement, Un projet collectif (1980) souligne la capacité des collèges à faire de la recherche en éducation, recommande la création de centres de recherche appliquée en lien avec des programmes de formation technique et conseille également que le programme de subvention à la recherche québécoise de l’époque – Formation de chercheurs et actions concertées (FCAC) – s’ouvre aux chercheuses et chercheurs de collège. En 1983, avec l’ouverture des six premiers « centres spécialisés », ancêtres des centres collégiaux de transfert de technologie (CCTT), et le financement des premiers projets de recherche collégiale par le FCAR4, notamment ceux de Catherine Fichten, Walter Whiteley et Suzanne Veillette, les fondations de l’édifice de la recherche collégiale sont construites. 

Le deuxième moment-clé fut marqué, au milieu des années 1980, par une mobilisation des personnes impliquées dans les activités de recherche collégiale. D’abord sous l’égide de l’Association québécoise de pédagogie collégiale (AQPC), qui organise le premier colloque sur la recherche collégiale en 1985, les chercheuses et chercheurs de collège créent l’ARC en 1988. La Fédération des cégeps met alors beaucoup d’énergie à faire reconnaître à ses membres institutionnels une mission de recherche, mais réussit tout de même à faire augmenter considérablement les sommes allouées à la recherche collégiale en 1987. C’est également à ce moment que la plupart des universités québécoises créent des postes de « chercheurs associés » ou « professeurs associés » ouverts aux professeurs de cégeps; la première université à ouvrir le bal, rappelons-le, est l’Université Laval et sa décision fait suite à un symposium organisé conjointement avec les cégeps de la région de Québec. C’est durant cette période de mobilisation que le nombre de publications scientifiques connaît sa hausse la plus importante.

Toutefois, c’est au tournant des années 1990 que les activités de recherche sont le plus nombreuses, durant ce que je considère comme le troisième moment-clé, l’âge d’or de la recherche collégiale. Dans tous les domaines, les chercheuses et chercheurs de collège contribueront de façon significative. En 1996, lorsque le FCAR commande une analyse indépendante de la productivité des chercheuses et chercheurs de collège à un groupe d’universitaires, ceux-ci concluent que « […] le dossier de ces chercheurs est comparable, en moyenne, à celui des chercheurs universitaires qui présentent des demandes au fonds FCAR, quel que soit leur champ disciplinaire »5.

Les succès de ces années d’effervescence ne rendront que plus difficile l’acceptation du quatrième moment-clé, qui, au contraire, fut marqué par les compressions budgétaires et vit débouler une succession

Pacher
2006. Élyse Dupras, professeure de français au Cégep de Saint-Jérôme, publie Diables et saints - Le rôle des diables dans les mystères hagiographiques français, ouvrage pour lequel elle se voit remettre le prix Raymond-Klibansky 2006-2007 de la Fédération canadienne des sciences humaines. Sur cette image, saint Augustin est en conversation avec le diable (Michel Padre, env. 1471). Les diables parcourant les hagiographies, c'est-à-dire les récits de la vie des saints, séduisent leurs proies, leur public, et même les praticiens de la scène médiévale. Leur comique indéniable a longtemps fait oublier le rôle essentiel qu'ils jouent dans la fiction dramatique. La fascination qu'exercent les diables tient à leur ambivalence : condamnés au mal, mais voués à prêcher le bien.

d’événements venant déstructurer la recherche collégiale. Tout d’abord, le FCAR abolit le seul programme dédié aux chercheuses et chercheurs de collège, afin de forcer leur intégration à des équipes universitaires. Mariage de raison, mais qui ne tient pas compte d’une foule de facteurs propres à la dynamique de la recherche collégiale. L’échec de cette approche se mesure à la place qu’occupe alors le Québec dans les subventions des organismes fédéraux accordées aux collèges canadiens : de premier au début des années 1990, le Québec n’a cessé de baisser au classement. Les compressions budgétaires des années 1996-1998 ont fait encore plus mal, allant même jusqu’à abolir le seul programme qui permettait de dégager de l’enseignement les chercheuses et chercheurs de collège. On comprend que les activités de recherche aient chuté, alors que partout ailleurs, elles connaissent une hausse considérable. Seuls les CCTT, à la faveur de politiques économiques favorisant l’innovation en entreprise, ont maintenu tant bien que mal le dynamisme de leurs travaux.

Finalement, cinquième moment, celui des années 2000, où il l’on voit apparaître une nouvelle mobilisation autour de la recherche collégiale. En 10 ans, entre 2000 et 2010, 25 nouveaux centres collégiaux de transfert de technologie sont reconnus, dont les trois premiers dans le domaine des pratiques sociales novatrices. De nouvelles sources de financement apparaissent, notamment du côté des organismes subventionnaires canadiens, soit le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), le Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG), les Instituts de recherche en santé (IRSC) et la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI). Les collèges québécois se taillent d’ailleurs une place de choix au sein de la recherche collégiale canadienne.  Par exemple, pour l’année

2014-2015, 49,9% des investissements du CRSNG dans les collèges canadiens ont été investis au Québec6. La même année, 11 des 19 chaires de recherche industrielle dans les collèges du CRSNG étaient situées dans des collèges du Québec. Ces nouveaux partenariats amènent les collèges à élaborer des plans de développement de la recherche, ce qui participe à instaurer une culture de la recherche plus dynamique sur le plan institutionnel. Autre signe tangible de cette nouvelle mobilisation : la mise sur pied d’une vingtaine de centres ne jouissant d’aucune reconnaissance formelle, mais qui n’en demeure pas moins une autre démonstration de la volonté des chercheuses et chercheurs de collèges de poursuivre leurs activités scientifiques.

De cette histoire ici retracée, je retiendrais deux leçons utiles pour la suite des choses.  Reconnaissons d’abord la réelle participation de la recherche collégiale à l’avancement du savoir et à la création d’un Québec plus innovateur, et prenons acte des décisions qui ont affaibli, par le passé, la capacité de recherche du réseau collégial. L’une et l’autre de ces leçons ne peuvent que nous aider à mieux soutenir les chercheuses et chercheurs de collège. Ceux-ci demandent simplement à être partie prenante du réseau d’enseignement supérieur et, comme détenteurs de diplômes de 2e et 3e cycles, à participer à l’effort de recherche et à partager leur passion de créateur set d’innovateurs. Comme le disait la plus prolifique chercheuse de collège des 50 dernières années, Catherine Fichten : « Je ne peux pas m’imaginer enseigner ma discipline sans y contribuer. Pour moi, la recherche est vitale »7.

Quelques projets marquants des chercheuses et chercheurs de collège

1972 Fernand Landry : invention d’un système de rétention des filets de hockey par champ magnétique variable 
1978 Pierre Desautels : travaux sur la pensée formelle des étudiantes et étudiants de collège
1982 Michel Perron et Suzanne Veillette : cartographie socioéconomique de la dystrophie myotonique de Steinet
1983 Boulay, Drouin et Gagnon : développement de l’utilisation du laser submillimétrique pour l’industrie des pâtes et papiers 
1989 Catherine Fichten : intégration des étudiants ayant des incapacités (prix de l’Association on Higher Education and Disability)
1991-1993 Le Centre spécialisé de technologie physique : développement du système de contrôle du « train intelligent » du métro de New York
1994 Louise Lafortune et Lise St-Pierre : travaux sur l’interaction entre la pensée, les émotions et l’apprentissage des mathématiques
2006 Alain Slakmon et Luc Macot : établissement de la preuve de la véracité de la conjecture de Syracuse (une des 10 découvertes de l’année selon Québec Science)
2007 Élyse Dupras : travaux sur la figure des diables dans l’hagiographie française (prix Raymond-Klibansky du meilleur ouvrage en langue française en sciences humaines)

Comme le disait la plus prolifique chercheuse de collège des 50 dernières années, Catherine Fichten : "Je ne peux pas m’imaginer enseigner ma discipline sans y contribuer. Pour moi, la recherche est vitale".

  • 1. Projet de loi no 44. Loi modifiant la loi sur les collèges d'enseignement général et professionnel en matière de gouvernance, Québec, Éditeur officiel du Québec, 2009, page 5.
  • 2. La CREPUQ, soit la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, est désormais connue sous le nom Bureau de coopération interuniversitaire. C’est un regroupement volontaire d’universités québécoises, constitué en personne morale le 9 mai 1967 par Lettres patentes en vertu de la troisième partie de la Loi sur les compagnies (L.R.Q. ch. C-38).
  • 3. Voir, notamment, Sébastien Piché, La recherche collégiale : 40 ans de passion scientifique, Québec, PUL, 2011.
  • 4. Le FCAR, indépendant du ministère de l’Éducation, a remplacé le FCAC en 1982.
  • 5. Mireille Brochu, Analyse de la productivité scientifique des chercheurs de collège. Rapport présenté au fonds FCAR et à la Direction générale de l'enseignement collégial du ministère de l'Éducation du Québec, mai 1996, p. 10.
  • 6. Conseil de recherches en sciences naturelles et génie du Canada, Tableau de bord interactif du CRSNG, [En ligne]. [http://www.nserc-crsng.gc.ca/db-tb/index-fra.asp?year=2015&province=0&c…] (Consulté le 22 novembre 2016).
  • 7. Fanny Kingsbury et Sébastien Piché, « La pratique de la recherche : passion et vitalité. Entrevue avec Catherine Fichten », Pédagogie collégiale, vol. 22, no 4, 2009, p. 24.

Auteur(e)

Sébastien Piché
Cégep régional de Lanaudière - L'Assomption

« Sébastien Piché enseigne l’histoire au collège constituant de L’Assomption depuis la fondation du Cégep régional de Lanaudière (1998) et a enseigné auparavant deux années au Collège de l’Assomption. Il est présentement coresponsable de la coordination du Département de sciences humaines, ainsi que du Comité de programme de sciences humaines. S’ajoutent à ses fonctions d’enseignant celles de chercheur, de chargé de projet et de développeur dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie. Il signe de nombreuses recherches dont L'histoire de la recherche au collégial. Son expertise dans le domaine de la recherche est largement reconnue comme en font foi de nombreuses nominations ». Source : http://www.cegepdesavoirs.ca/chercheur/sebastien-piche/